Il nous a quittés à l'âge de 104 ans, laissant derrière lui une œuvre immense et un engagement sans faille pour les causes qui lui tenaient à cœur. Edgar Morin était philosophe, sociologue, penseur de la complexité, résistant, humaniste. Il était aussi, depuis près de trente ans, membre d'honneur de Paysages de France.
Peu le savaient, même parmi nos propres adhérents. Et pourtant.
Un compagnon de route discret mais résolu
Edgar Morin n'était pas du genre à prêter son nom à une cause pour en tirer quelque prestige. Lui qui avait consacré sa vie à « relier ce qui est séparé », à refuser les cloisonnements du savoir et les renoncements de la pensée, avait choisi d'associer son nom à notre association parce qu'il en partageait profondément l'esprit : que le paysage, ce bien commun offert à tous et n’appartenant à personne, mérite d'être défendu avec la même rigueur et le même courage que n'importe quelle grande cause citoyenne.
2004 : aux côtés de Paysages de France face aux afficheurs
Le premier grand soutien qu'Edgar Morin apporta à l'association se manifesta en 2004, dans un contexte particulièrement difficile. Un membre de l'Union de la publicité extérieure avait décidé de porter le fer contre Paysages de France devant la Chambre criminelle de la Cour de cassation, dans l'espoir de mettre à genoux une association qui avait eu le courage de signaler des infractions à la réglementation sur l'affichage. En cause : de gigantesques panneaux publicitaires installés illégalement sur les toits de Paris, de Boulogne-Billancourt et de Levallois-Perret.
Edgar Morin prit fermement position aux côtés de l'association. Son soutien, dans un moment où l'existence même de Paysages de France était menacée par la puissance économique et juridique du lobby publicitaire, fut précieux. Au bout du compte, l'afficheur fut contraint de démonter ces installations. La loi avait été respectée. Le paysage avait été protégé.
2015–2016 : contre le « décret scélérat »
La deuxième grande bataille dans laquelle Edgar Morin s'engagea à nos côtés fut celle du « décret Macron », comme nous l'avions surnommé. En 2015, Ségolène Royal, alors ministre de l'Environnement, et Emmanuel Macron, ministre de l'Économie, tentèrent de faire passer discrètement un décret taillé sur mesure pour les intérêts des afficheurs, remettant en cause les acquis durement obtenus lors du Grenelle de l'environnement.
Avec de nombreuses autres associations, Paysages de France lança un appel solennel. Edgar Morin fut parmi les premières personnalités à le signer, aux côtés d'Allain Bougrain-Dubourg, de Gilles Clément, de Régis Debray, de Nicolas Hulot ou encore d'Hubert Reeves — un autre de nos membres d'honneur. Il fallut sept mois de combat acharné et le soutien de dizaines de milliers de citoyens pour que, le 9 février 2016, les deux ministres renoncent à leur projet.
Dans des combats aussi violents, contre des adversaires aussi bien organisés et aussi sûrs de leur puissance, le soutien d'un Edgar Morin comptait. Il donnait de la visibilité, de la légitimité et, plus simplement, du courage à ceux qui tenaient la ligne.
Une pensée qui éclaire nos combats
Edgar Morin nous a souvent dit : « Je suis avec vous. » Ces quelques mots résumaient tout. Il n'avait pas besoin d'en dire davantage, lui dont l'œuvre entière plaide pour une conscience écologique et pour le refus de dissocier l'observateur du monde qu'il observe.
Sa pensée complexe, son appel à « relier les savoirs séparés », sa conviction que la crise écologique est aussi une crise de la pensée — tout cela résonne directement dans notre combat quotidien pour les paysages. Car lutter contre la pollution visuelle, ce n'est pas seulement démonter des panneaux illégaux ou contester des décrets mal inspirés. C'est affirmer que le paysage fait partie de ce que nous sommes, qu'il participe de notre identité collective, de notre santé mentale, de notre rapport au monde.
Edgar Morin nous a montré que l'engagement intellectuel ne se limite pas aux pages des livres(1). Il a choisi, durant près de trente ans, de consacrer une part de son autorité morale à la défense des paysages. Nous lui en sommes infiniment reconnaissants.
Nous continuerons ce combat avec la même conviction et la même rigueur. Parce que le paysage, comme il le savait mieux que quiconque, ça nous regarde tous.
(1) Il n’hésitait pas à mouiller sa chemise pour la grande cause du paysage agressé par la publicité. Ainsi, en 2008, empêché le matin même par un rhume de se rendre au palais de Justice de Paris pour soutenir des activistes de ladite cause, il reçut l’un d’eux chez lui en robe de chambre pour rédiger, sous la surveillance de l’activiste (!), deux pages d’une lettre manuscrite qui fut ensuite remise au juge par l’avocat des prévenus, l’encre à peine sèche.